Texte de la conférence d'Eric Trappeniers au congrès de l'EFTA Paris oct 2010
Conférence du 30 octobre 2010
THÉRAPIE SYSTÉMIQUE / 1950 – 2010
D'où venons-nous, où allons-nous?
Trop souvent, on s'ampute du passé : on croit que les nouvelles recherches rendent caduques les connaissances anciennes, comme si l'on opposait l'ancien et le nouveau, alors que, pour moi, le nouveau ne peut émerger que de ce qui l'a précédé. Il n'y a donc pas de rupture : il s'agit d'un cycle. Ce que je souhaiterais faire aujourd'hui, ce n'est pas vous exposer les dernières découvertes et théories en psychothérapie, bien qu'il me semble important en tant que formateur d'en avoir une certaine connaissance. Ce que je souhaiterais plutôt c'est vous faire partager ma réflexion sur l'authenticité et la congruence, que je pourrais également appeler « exemplarité ». En effet, ce qui caractérise les principales écoles dans le champ des thérapies familiales, ce n'est pas tant le progrès qu'a amené l'approche structurale par rapport à l'approche systémique, ni ce qu'a amené l'approche narrative par rapport au constructivisme, mais c'est surtout l'authenticité et la congruence que chaque thérapeute et que chaque formateur a amené par rapport à sa propre théorie. Ce qui m'amène à penser qu'on ne peut pas séparer ce que nous faisons de ce que nous sommes.
C'est la raison pour laquelle je voudrais vous parler de ce que j'ai développé moi-même à partir de ce que j'ai appris en thérapie familiale et comment, petit à petit, sans m'en rendre compte, d'ailleurs, j'ai créé un modèle tout en pensant que j’essayais de travailler sur des modèles existants. Par exemple : quand je rencontrais un problème avec un couple ou une famille, l’idée me venait de relire Salvador Minuchin, je me disais : « je vais travailler de façon structurale, et les choses vont s'arranger ». Si je relisais Jay Haley, une autre idée me venait, n’ayant plus d’idées, je me disais « Ah oui, c'est intéressant, je vais m'y prendre de façon stratégique. » Si je relisais Paul Watzlawick, je me disais « Ah oui, c'est bien sûr! ». En fait, je me retrouvais, avec beaucoup d'anxiété, devant le couple ou famille en question et je me disais : « Qu'est-ce que je fais? », en me grattant la tête... Eh bien, qu'est-ce que je fais? En fait, rien de ce que j'avais prévu. Pourquoi? Parce que ce que j'avais pensé théoriquement dans mon laboratoire, dans mon bocal, ne collais plus avec la situation nouvelle qui se présentait à moi. En fait, j'étais soumis aux matériaux que les gens amenaient et du coup, je me posais la question de façon récurrente, étant centré sur moi-même, sur ma compétence, sur ma rigueur, je me pensais le centre du monde, et je tournais en rond et j'observais également que, fréquemment, certains membres de la famille, me voyant me tortiller, me posaient les questions que je me posais moi-même. Cela a été une période effrayante, pour la simple raison que, si vous êtes le centre du monde, tout est de votre faute. Avec le recul, cette période m'apparaît comme très riche d'enseignements sur moi-même certainement, mais aussi sur me façon de considérer les problèmes.
En fait, à mon sens, je luttais contre l'angoisse, une angoisse existentielle, j'avais, en face de moi, un individu, un couple, une famille qui souhaitait occuper, prendre une place sans pouvoir y arriver et, moi-même, j'essayais d'en prendre une, tout en faisant ce que je pouvais pour ne pas l'occuper. Par exemple, j'abordais le problème en termes de connaissance et de savoir, alors que le travail auquel je me destinais se situe dans la production de la relation et dans la modification du vécu et de l'expérience par rapport à des situations répétitives qui sont génératrices de souffrance. Je ne sais pas si certains d'entre vous savent de quoi je me parle devant vous, mais ça peut, à certains moments, devenir très préoccupant.
Dans le même temps, nous sommes là en janvier 1985, j'expérimentais alors de nouveaux champs de compétences : dans un premier temps la création de l'Institut d'Etudes de la famille de Toulouse avec le Dr Serge Kannas, le Dr Sylvie Wieviorka, Anna Kaplan, la fonction de directeur, celle de formateur en thérapie familiale ainsi que celle d'intervenant-formateur-superviseur dans les institutions psycho médico sociales. D'autant plus que, parallèlement, là encore un heureux hasard, on me proposait un petit poste de chargé de cours à l'université de Lille. Il n'y avait à l'époque pas de TGV, pas d'avion, simplement 17 heures de train. Je ne manquais pas de courage.
C'était une période, aussi, où tout ou presque était possible puisque les modèles de référence manquaient en France. Nous défrichions.
Je n'étais pas isolé et ce fut, pour moi, des années particulièrement fécondes. En quoi? Nous travaillions, à l'époque, constamment en co-intervention. Ce qui était très riche car nous passions le plus clair de notre temps, que ce soit lors des trajets en voiture ou des repas que nous partagions au restaurant, ou des soirées, à échanger sur « Qu'est-ce que nous faisons? » et plus précisément « Qu'est-ce que je fais? » « C'est quoi être thérapeute de famille? », « C'est quoi une famille? », « C'est quoi être formateur? », « C'est quoi former? ». Cette période a duré une quinzaine d'années. Je garde toujours des liens étroits avec la plupart de mes collaborateurs même si nos chemins se sont séparés. J'ai invité d'ailleurs tout au long de ma carrière, et je continue à le faire aujourd'hui, des thérapeutes et des formateurs reconnus de tous bords pour, en partie, parfaire ma formation permanente. Avec eux je m'interroge autour de points qui me paraissent plus clairs aujourd'hui : « Est-ce que moi, comme vous ici, je fais partie d'une famille, est-ce que je me confonds avec les autres, est-ce que je suis différent? Est-ce que les préoccupations qui sont les miennes sont partagées par d'autres? Est-ce que je suis légitime? Est-ce que je suis en fraude? ». En travaillant cette conférence, je me rends compte que cette même recherche me poursuit depuis que je suis enfant.
Et donc, au fur et à mesure de mon développement professionnel et personnel, j'ai envie de dire, à mon insu, au fur et à mesure que j'ai souhaité occuper ma place et plus seulement jouer un rôle, j'ai commencé à oser vivre en relation avec moi-même d'abord, avec mes proches, avec mes patients, avec mes étudiants. J'ai commencé à réaliser qu'en fait, le plus souvent, en ne prenant pas de place, j'invitais, et parfois je renforçais, l'autre dans la conviction qu'il ne pouvait pas en prendre une non plus. Et c'est alors, que j'ai commencé à travailler sur la crise thérapeutiquement induite, mais aussi à travailler sur la surprise en psychothérapie. Ceci, à mon sens, d'ailleurs, est crucial pour aider les patients à sortir des chemins battus et des relations délétères, souvent installées.
A l'époque d'ailleurs, j'avais la chance d'un côté de pouvoir partager et échanger avec Mony Elkaïm qui a eu beaucoup de patience, et auprès de qui je me vivais comme un apprenti compagnon, sur ma pratique de thérapeute et de formateur. Puis, autre chance, j'ai rencontré mon ami Alain Boyer, philosophe, polyglotte, écrivain, navigateur éclairé qui, lui aussi, m'aimait suffisamment pour prendre le temps de retranscrire toutes mes séances de formation et d'entretiens familiaux, dans un premier temps, pour, par la suite, me demander « Eric, quand tu dis cela, qu'est-ce que tu veux dire? Quand tu fais cela, qu'est-ce que tu veux faire? » Son exceptionnelle culture, ses qualités littéraires, son esprit de synthèse et son obstination positive à mon égard m'ont permis de rationaliser ma pratique.
Aujourd'hui, d'ailleurs, je me rends compte que tout cela s'est passé, mais en fait, c'est comme ça. Je veux dire par là qu'il n'y a eu et qu'il n'y avait aucune préméditation. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je vous déconseille, fondamentalement, d'entretenir des relations stratégiques. La stratégie n’invite pas la générosité mais plutôt à la défiance. Un point sur lequel j'aimerais insister : ce que l'on appelle la chance, dans le langage courant, c'est en fait la capacité à savoir saisir les opportunités, c'est accepter, avec une certaine générosité ce qui s'offre à nous, et c'est la raison pour laquelle je vous engage à ne pas sous-estimer ce que vous-même vivez dans votre propre quotidien. Ce qui compte pour moi bien sûr, c'est ce que je vais vous dire, ce qui compte pour vous, c'est ce que vous allez en saisir et comment vous allez l'utiliser dans votre pratique.
Donc, au regard de tout cela, et à mon sens, l'approche que j'ai créée est une approche qui est résolument systémique, c'est-à-dire qui est vigilante sur la fonction du symptôme et qui considère que le symptôme est un comportement adaptatif à un contexte. Bien qu'ayant également une formation analytique extrêmement rigoureuse, j'insiste sur l'importance de travailler les problèmes de l'être humain face à la vie, de façon résolument interactionnelle et relationnelle. J'insiste également sur les règles explicites d'un fonctionnement d'un système humain ainsi que sur les fonctionnements implicites, non verbaux, non révélés. Il est vrai que, par exemple, lorsque j'avais 22 ans, et que j'ai serré ma mère dans mes bras et que je lui ai dit « Maman, je devrais me marier avec toi », elle m'a répondu « Eric, c'est trop tard. » Je lui ai demandé « Pourquoi? », elle m'a dit « Tu n'avais qu'à pas quitter la maison! ». C'est vrai que, c'est grâce à elle, en partie, que je me suis intéressé à l'implicite. C'est ainsi que j'ai créé l'approche systémique expérientielle qui s'inspire, en partie, de Carl Whitaker et de Salvador Minuchin pour ce qui est de la crise induite thérapeutiquement, ce qui est d'ailleurs le titre d'un article signé par lui-même et Afner Barkaï que j'ai découvert bien après. Pour moi, ce qui est le plus important est le vécu existentiel éprouvé pendant la séance de psychothérapie.
Je m'utilise de façon qui peut paraître parfois provocatrice mais qui est profondément respectueuse des personnes si l'on souhaite aider les membres d'une famille ou d’un système humain à découvrir ce que parler veut dire. Je les aide à voir d'un œil nouveau et à écouter d'une oreille différente les expressions, les manières de parler. En fait, je les aide à remettre en question ce qui leur semblait être des évidences mais qui nourrissait leurs relations répétitives. Je les aide à discerner les implications interpersonnelles jusque là nous révélées. En les rendant explicites, je leur permets de dévoiler le sens caché du symptôme.
Au fond, je suis un adepte de l'art brut. C'est vrai qu'on nous apprend à être poli et poli, et poli... Certains meubles, d'ailleurs, à force d'avoir reçu des couches successives de cire ou de peinture, ne ressemblent plus à rien. J'observe, en général, les enfants jusqu'à l'âge de 3 ans : ils sentent, ils ressentent, ils entendent et ils voient. Trop fréquemment, on les aide à ne plus voir, à ne plus sentir, ni ressentir, ni entendre. Par exemple, lorsque la petite fille doit être gardée par sa grand-mère, sa maman lui dira « Et surtout ne dis pas à Mamie que ça sent mauvais chez elle, ou ne lui dit pas qu'elle a les ongles sales. » Ce qui montre bien que nous savons que, basiquement, nous avons les instruments qui nous permettent de percevoir pour pouvoir bâtir des hypothèses, pour les vérifier dans un second temps. Mais on nous apprend petit à petit à les recouvrir d'une chape, ce qui, dans certains cas, crée une aliénation. En intervenant de façon expérientielle, je permets une reprise de contact avec cette capacité à sentir, je crée ainsi les conditions pour une plus grande liberté de chaque membre du couple ou de la famille. Ainsi une relation authentique permet de se remettre en conversation et en négociation par rapport aux problèmes de la vie quotidienne.
Comme vous l'avez certainement compris, le thérapeute s'expose, oui s'expose, s'engage. Je ne crois pas à l'extra territorialité qui ferait de moi un expert. Je ne suis pas au-dessus de ce que je vis. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je me contente de « composer avec ». Ce qui a pour conséquence, dans la pratique, que dans le même temps que je peux être vécu comme un provocateur, provocateur de règle plutôt que de personne d'ailleurs, je me maintiens constamment en position basse, ce qui me permet d'éviter les exercices de pouvoir envers des personnes qui sont en quête d'aide, et donc souvent en position de vulnérabilité. Ceci m'a conduit à développer un modèle original de psychothérapie où le thérapeute est en position de supposé savoir, bien entendu, mais il n'est pas celui qui sait, il est celui dont on peut apprendre. Dont on peut apprendre quoi? A se connaître soi-même. Je me vis souvent comme le Rised de Harry Potter, à Poudlard, ce miroir qui révèle ce que sont les gens qui s'y regardent.
J'ai donc commencé à travailler dans le domaine des thérapies familiales, officiellement, en 1985. J'ai reçu et je reçois encore une dizaine de familles par jour. Mais je m'adresse à vous thérapeutes familiaux, formateurs et non pas patients, la différence est que, en tant que thérapeute, j'aide les gens à vivre plus sereinement leur quotidien, je n'ai pas de théorie à transmettre, alors que, vis-à-vis des étudiants, j'ai un devoir de transmission également, dès fois qu'ils voudraient à leur tour devenir formateurs ou superviseurs. Je voudrais donc dire un mot sur ma pratique de formateur. A travers mes deux Instituts, l'un à Toulouse, l'autre à Lille, j'ai formé 5350 personnes en formation longue. J'interviens de façon ponctuelle et régulière en Amérique du Nord, grâce à mes collègues Pierre Asselin et Linda Roy. J'ai supervisé et je supervise encore une grande variété d'institutions médico-sociales. J'essaie et je crois que j'y arrive, à transformer ce que j'ai appris de moi-même, de mes étudiants, de mes maîtres, de mes collègues et de mes patients en un modèle transmissible. C'est -à-dire, entre autres, transformer ce que nous pouvons vivre de nous-mêmes, parfois comme un handicap, en un atout. S'utiliser soi-même dans le plus grand respect de l'autre pour l'aider à trouver sa voie. Oser croire un peu plus en soi, tout en gardant son humilité. Ne jamais s'isoler en cas de problème, mais partager ses angoisses, oser être fous à deux. Apprendre surtout de ses échecs mais aussi de ses réussites et, le point qui, pour l'instant commence à poindre en moi, mais me semble le plus difficile, apprendre à mourir.
Le modèle de formation que je propose doit permettre à l'étudiant de se familiariser avec la pensée de tous les pionniers, les différentes étapes de l'évolution des thérapies systémiques, et les différentes techniques en thérapies familiales. Il s'agit là d'une « boîte à outils théorique » indispensable, certes, mais pas suffisante. Comme le solfège pour un musicien qui doit l'apprendre en même temps que son instrument, elle est le socle nécessaire pour la majeure partie d'entre nous. Mais pour devenir instrumentiste et développer son talent, autrement dit vous utiliser vous-même comme votre propre instrument, il vous faudra interpréter en allant chercher au fond de vous-même. C'est ce que je pratique au quotidien. J'accepte humblement et je revendique d'être un maître-élève, qui apprend toujours de l'autre en même temps qui lui apprend sur lui-même. Alors, dans notre domaine, beaucoup de choses ont été réalisées et il me semble important d'en tenir compte et, dans le même temps, beaucoup de choses restent à faire et je compte sur vous pour que vous ne limitiez pas votre travail à la connaissance mais que vous puissiez faire travailler votre créativité et votre imagination.
Merci de votre attention.
